Jusqu’à ce jour, je n’avais jamais parlé de mes deux garçons.
Pourquoi ? J’avais honte ? Peur qu’on me plaigne ? Tout cela un peu
mélangé. Je crois, surtout, que c’était pour échapper à la question
terrible : « Qu’est-ce qu’ils font ? »
Aujourd’hui que le temps presse, que la fin du monde est proche et
que je suis de plus en plus biodégradable, j’ai décidé de leur écrire un
livre.
Pour qu’on ne les oublie pas, qu’il ne reste pas d’eux seulement une
photo sur une carte d’invalidité. Peut-être pour dire mes remords. Je
n’ai pas été un très bon père. Souvent, je ne les supportais pas. Avec
eux, il fallait une patience d’ange, et je ne suis pas un ange.
Grâce à eux, j’ai eu des avantages sur les parents des enfants
normaux. Je n’ai pas eu de soucis avec leurs études ni leur orientation
professionnelle. Nous n’avons pas eu à hésiter entre filière
scientifique et filière littéraire. Pas eu à nous inquiéter de savoir ce
qu’ils feraient plus tard, on a su rapidement que ce serait : rien.
Et surtout, pendant de nombreuses années, j’ai bénéficié d’une
vignette automobile gratuite. Grâce à eux, j’ai pu rouler dans des
grosses voitures américaines.