Celles qui attendent / Fatou DIOME

Arame et Bougna, mères de Lamine et Issa, clandestins partis pour l’Europe, ne comptaient plus leurs printemps ; chacune était la sentinelle vouée et dévouée à la sauvegarde des siens, le pilier qui tenait la demeure sur les galeries creusées par l’absence. Coumba et Daba, jeunes épouses des deux émigrés, humaient leurs premières roses : assoiffées d’amour, d’avenir et de modernité, elles s’étaient lancées, sans réserve, sur une piste du bonheur devenue peu à peu leur chemin de croix.
La vie n’attend pas les absents : les amours varient, les secrets de famille affleurent, les petites et les grandes trahisons alimentent la chronique sociale et déterminent la nature des retrouvailles. Le visage qu’on retrouve n’est pas forcément celui qu’on attendait…

De tous les livres lus cet été, c’est un de mes préférés. Son écriture pleine de délicatesse et de poésie m’a entraînée dans l’Afrique Noire et sa civilisation, si particulière à mes yeux.

C’est un très beau roman qui donne différents points de vue sur l’Europe et  sa politique d’immigration, le quotidien des clandestins et  l’Afrique. Le roman nous fait vivre le quotidien du village avec son code puis avec le retour de Lamine qui avait émigré en Espagne,  un regard plus critique est porté  sur certaines  traditions qui aggravent la vie des populations.

Mais l’essentiel de ce livre reste la place faite aux femmes. Les femmes de ce roman sont à la fois dominantes et dominées, actrices de leur destin et soumises à la société qui les entoure. Que ce soit Daba, la jeune mariée sans époux, Bougna qui tente d’organiser sa vie et celle des autres… Coumba, amoureuse trahie, ou  Arame qui  se sent si seule au milieu de ses ennuis, toutes sont aussi attachantes et montrent à la fois les faiblesses de la femme africaine et la force de celles qui ne se laissent jamais submerger par les problèmes, de celles qui doivent faire vivre leur famille au quotidien, quelque soit leur situation.

Un roman à lire sans aucune retenue… C.B.

L’heureux destin des fous / Francine ALLARD

C’est l’histoire de Bertrand et Nadia, deux retardés mentaux qui s’aiment profondément et l’histoire de Sylvia et Paul, leur parents respectifs. Paul est chercheur et invente de drôles de machines qui intéressent au plus haut point les gouvernements étrangers.  Le lecteur voyage entre l’amour des uns et l’ambition des autres, prêts à tout pour parvenir à leur but.

Ma robe n’est pas froissée / Corinne HOEX

La Mer du Nord. Une villa à colombages. Des dunes. Une femme. En trois actes, nous assistons au récit d’une dévastation, à la manipulation d’un père, d’une mère, d’un fiancé qui enferment la narratrice dans un piège de violence.

Un texte dérangeant, une écriture âpre, des portraits au scalpel mis au service d’une démonstration implacable, accusant l’entreprise de négation d’un être.

Les témoins de la mariée / Didier Van CAUWELAERT

Une histoire très originale ponctuée de rebondissements : un homme meurt alors que sa future femme chinoise est dans l’avion. Sa bande d’amis doivent l’accueillir ; alors qu’ils viennent de découvrir son existence.

Le lecteur va de surprise en surprise au milieu des personnages jouant un rôle pour préserver l’Autre.

Un beau livre sur la puissance de l’amitié mais d’une manière plus large des bons sentiments. Un livre plein de sensibilité et d’humour aussi.

Je dois tout à ton oubli / Malika MOKEDDEM

« La main de la mère qui saisit un oreiller blanc et l’applique sur le visage du nourrisson? » Cette scène d’une violence absolue obsède la narratrice, le docteur Selma Moufid, sans qu’elle comprenne si c’est un fantasme ou si cela a eu lieu. Cette image occultée depuis l’enfance va entraîner Selma dans son désert natal et lui faire revivre des moments qu’elle voulait oublier. C’est avant tout la relation à sa mère que ce roman met en question. Il s’agit de combattre de vieux fantômes et de comprendre pourquoi la culpabilité a inhibé le souvenir pendant tant d’années. Selma raconte les voyages qu’elle a entrepris pour enfin parler avec sa mère, pour tenter de briser le silence. Cette confrontation la renvoie à une réalité cruelle : si sa génitrice n’est qu’une pâle figure de Médée, d’autres femmes l’ont précédée dans ce rôle qu’elles s’évertuent à perpétrer pour ne pas enfreindre les tabous qui les ligotent? Un roman très fort de Malika Mokeddem où, pour la première fois, elle analyse la relation avec sa mère dont elle fait un ressort romanesque extrêmement émouvant.

Là où j’irai / Gayle FORMAN

Adam est une rock star adulée dont la réputation sulfureuse attire les paparazzi. Un jour de dérive à New York, il tombe en arrêt devant des yeux noirs sur une affiche. Les yeux de Mia, son ancienne petite amie. Devenue une violoncelliste virtuose, la jeune fille donne ce soir un concert au Carnegie Hall. Trois ans plus tôt, Mia est partie sans un au revoir, sans une explication. Leurs retrouvailles sont un choc les souvenirs bons et mauvais resurgissent, les sentiments encore à vif les submergent, leur amour qu’ils pensaient indestructible se heurte à la réalité de leurs vies. Peut-on revivre une passion, malgré les cicatrices du passé ? La musique emporte Mia et Adam dans un tourbillon d’émotions. Est-ce suffisant pour les réunir de nouveau ? Là où j’irai nous entraîne dans une belle histoire d’amour et une course-poursuite poétique au sein d’un New York méconnu.

Boumkoeur / Rachid DJAÏDANI

Rachid Djaïdani a 25 ans et signe ici son premier roman. Le narrateur, Yasad, âgé de 21 ans, raconte la vie de sa cité, ses anecdotes, ses événements, ses drames. Délaissant l’image d’un univers de violence et de misère caricaturée par les médias, l’auteur tente de dresser un portrait plus nuancé des habitants de la cité. Avec justesse, entre ironie et tristesse, Rachid Djaïdani se fait le témoin d’une jeunesse dont on a brûlé les ailes, qui a perdu ses repères et cherche à en créer d’autres, et écrit un « roman proche d’une authenticité qui n’appartient qu’à ceux qui naissent dans un bunker »

Décidément je t’assassine / Corinne HOEX

« Ce n’est pas assez que tu sois morte. Il faut vider. Fouiller les tiroirs. Inspecter les étagères. Chaque matin, je me rends dans ta maison. Je reste jusqu’à la nuit. Boîte après boîte, classeur après classeur, je décime le passé. »

L’hôpital. Une femme et sa mère mourante. La douleur de perdre ce qui n’a pas été. L’espoir qu’avant la fin, quelque chose se dise, une parole d’amour. La narratrice, restée seule, cherchera le souvenir de sa mère parmi les vêtements, les photos, toutes ces choses qui demeurent quand la vie est partie.

Un roman sensible sur l’apprentissage du deuil, du manque, de la perte. Un texte dense, dépouillé. Un récit bouleversant.

Le chat qui venait du ciel / Hiraide TAKASHI

Voilà un roman écrit comme un poème alliant la finesse de l’écriture , la beauté des paysages, le plaisir de la contemplation et une poésie du quotidien.

L’histoire peut sembler très banale : un couple loue une maison. Ils sont sans enfants, très attachés à ce quartier-bijou. Régulièrement un chat leur rend visite et s’introduit dans leur vie. Mais la propriétaire doit mettre fin à leur location ; ils doivent partir.

Ce livre est un éloge à la lenteur, à la beauté. La sensibilité et l’attachement aux êtres sont essentielles et définissent l’Être humain. Ce livre est une bulle de bien-être ; le lecteur s’évade malgré lui dans une autre culture, dans d’autres paysages et surtout dans d’autres valeurs. On retrouve une certaine philosophie japonaise où la contemplation n’est jamais une perte de temps mais au contraire un enrichissement précieux. F.P.

Inyenzi ou les Cafards / Scholastique MUKASONGA

Quiconque visite le Rwanda est saisi par la beauté de son paysage, mais il est aussi effaré par la violence de son histoire postcoloniale. Tout se passe comme si le bien et le mal irrémédiablement inséparables avaient scellé sous ses mille et une collines un pacte d’amitié. Il y a d’un côté les collines ; il y a, de l’autre, le million de crânes qui les jonchent. Mais ce qui prédomine, dans ce récit, c’est le remords des survivants, qui se traduit par les multiples cauchemars de l’auteur. D’où ce désir manifeste de donner aux disparus une digne sépulture de mots à la fois pour apaiser les vivants et sanctifier les morts. Avec Inyenzi, Scholastique Mukasonga a écrit un récit autobiographique précieux, un document qui nous éclaire de l’intérieur sur le Rwanda postcolonial, un livre que je rangerais à côté du Suicide d’une république de Peter Gay : l’un et l’autre nous montrent à partir d’une succession de faits pourquoi le génocide était hélas, trois fois hélas, inévitable.